Merci à la Femme parfaite d’être une connasse !

« La femme parfaite est une connasse »

Bonsoir. Alors il y a trois ans, j’ai écrit un livre d’humour intitulé « La femme parfaite est une connasse ». J’y parlais de cette femme qui semble tout réussir dans sa vie et avec tellement de facilité. C’est votre sœur, votre amie, votre collègue, tout simplement la femme croisée à la sortie de l’école, avec ses talons et son brushing impeccable, qui semblait dire : « Je suis la femme parfaite. Ma vie est parfaite. » Alors à quoi ressemble précisément cette femme parfaite ? Elle doit répondre à différents critères qui ont d’ailleurs évolué avec le temps.

 

Dans un 1er temps, je vais montrer la liste de critères de la femme parfaite avant. Trois points : enfanter, s’occuper de ses enfants et de son mari et puis bien tenir une maison.

Simple ou pas ? Simple. Cette liste a beaucoup évolué donc à présent je vais vous montrer la liste d’aujourd’hui. Cette liste est non exhaustive, bien sûr. (Rires) Je vous laisse regarder. Pour résumer, la femme parfaite aujourd’hui doit être une mère modèle, une épouse parfaite, toujours attirante et sexy, sexuellement performante, une working girl ambitieuse et une cuisinière hors pair. Pas forcément cet ordre et puis c’est un résumé. Enfin je vais vous révéler ma version de cette liste. Mon imperfection fait que je n’y arriverai pas. Ah ! Bon, c’était dégueulasse. C’est une évidence : je suis loin d’être la femme parfaite. Pas assez sexy, pas assez bonne amante, pas assez bonne mère, pas assez bonne cuisinière, trop indépendante, trop gourmande, pas assez sportive.

Je continue ? Non, parce qu’on parle de moi, là. Hé hé hé, mais posez-vous la question. Est-ce que votre liste est plus remplie ? On revient sur la mienne. Honnêtement, la vôtre, mesdames, messieurs ? Parce qu’à en croire les réseaux sociaux, la vie des autres est formidable. C’est une vie faite de repas gastronomiques, de couchers de soleil et de petits chats mignons.

Elle est tellement plus passionnante que la nôtre. Non, je vous assure. Elle n’est pas plus intéressante que la nôtre. Ils ont seulement un meilleur filtre Instagram. Et un très bon logiciel Photoshop. On a beau savoir qu’ils se mettent en scène, on y croit. C’est fou ! Ce qu’il y a de pire, en fait, c’est de croire que les autres y arrivent.

Pourquoi eux, ils arrivent et pas nous ? Ça nous fait nous sentir encore plus nuls, encore plus misérables. On arrête. Tout ça, en fait, c’est la faute de la femme parfaite. Cette connasse ! Je vous rassure, je n’insulte personne parce que, vous l’avez compris, la femme parfaite n’existe pas. Et savoir que personne n’est parfait, savoir que la perfection n’existe pas, ça nous change la vision qu’on a des autres et ça change aussi la vision qu’on a de nous-mêmes.

Ça nous permet de déculpabiliser. Le mot est là : déculpabiliser. On est toutes dans la même galère. Et quand je dis : toutes, en fait c’est on est tous dans la même galère. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est que l’homme subira la même pression, cette pression de l’homme parfait. Et ça commence. On n’a pas la date précise à laquelle l’homme, à l’instar de la femme, aura envie de crier : « L’homme parfait est un connard ! » mais ça viendra.

Soyez-en sûrs.

C’est toujours un peu plus long pour les hommes. Et ça commence, messieurs. Vous sentez la pression commencer à peser sur vous ? Un homme aujourd’hui doit rester jeune, beau et sexy, père attentionné, mari aimant, tendre et sensible tout en restant fort et viril. Eh, bonne chance, les mecs ! (Rires) Bon, ça va. Chacun son tour. Moi, j’ai envie de vous dire que comme on a une image biaisée de ce qu’est être parfait, on ne se sent jamais à la hauteur.

On ne se sent pas légitimes et puis on est sûrs que tout le monde va s’en apercevoir.

Je suis une escroquerie, je vais finir par être démasquée. On a tous ressenti ça. On a peur alors on joue un rôle. On tente de donner le change. Moi, ça m’est arrivé en rentrant dans le monde du travail. Il y a dix ans, j’ai intégré la rédaction d’une émission de télé, culturelle, intellectuellement exigeante.

J’avais pas confiance en moi. Je me sentais pas à ma place et pas légitime pour ce poste. J’étais sûre que tout le monde allait s’en rendre compte, c’était obligatoire. Pour moi, par exemple, la journaliste parfaite ne devait lire que « Le Monde Diplomatique » ou « The Economist ». Pas de journaux légers, surtout pas en public.

Ce que je faisais, c’est je me mettais en scène. Sur mon bureau je mettais en évidence les journaux comme « The Economist » pour que tout le monde voie, et je cachais les magazines féminins. Parce que si on s’était rendu compte que j’avais ce type de lecture, on m’aurait démasquée. Je suis pas l’intello que vous pensez, je suis futile et par conséquent pas légitime à mon poste. C’est moi, l’escroc. Il m’a fallu du temps pour comprendre que j’étais à ma place, que le fait que je porte du vernis à paillettes ou que je regarde des émissions débiles à la télé ne faisait pas de moi une journaliste moins crédible.

J’avais pas besoin de me transformer. Pas besoin de gommer mon accent du Midi ou de changer de look.

Et finalement, personne ne me l’avait demandé. Je m’étais persuadée que c’est ce qu’on attendait de moi et ce qui allait faire de moi une journaliste crédible. J’avais tort. Quand j’ai écrit « La femme parfaite est une conasse » avec ma sœur jumelle Anne-Sophie Girard, j’ai écrit un livre d’humour, léger, drôle et futile, alors que moi, à la base, j’étais censée être dans la case d’intello.

Vous vous imaginez ? La rédactrice en chef d’une émission intellectuelle qui, au lendemain d’un débat passionnant sur le conflit israélo-palestinien, écrit un chapitre sur comment garder sa dignité quand on est complètement bourrée. Ouais, ben, je l’ai fait. J’ai pas voulu choisir, en fait. J’ai fait les deux. C’est pour ça qu’aujourd’hui je dis merci à la femme parfaite d’être une conasse.

Parce que c’est l’écriture de ce livre qui m’a fait comprendre que je pouvais être tout ce que je voulais et que je pouvais faire tout ce que je voulais. Même monter ce soir sur cette scène et me présenter à vous. Alors je dis pas que ça a été facile, on va pas se mentir, je dis pas que j’ai pas plusieurs fois paniqué en préparant cette conférence. Qu’est-ce que je fais là ? Qui je suis, moi, pour monter sur scène et puis me présenter à toutes ces personnes ? Je suis une escroquerie. Ils vont me huer, me demander de rendre le micro et de descendre de la scène.

Et après je me suis demandé si un des speakers – c’est les personnes qui interviennent pendant les conférences – notamment ce soir, était monté sur scène en se disant : « Hey, c’est normal qu’ils fassent appel à moi. Je suis un spécialiste.

Je possède le savoir. Je suis tellement à l’aise pour parler devant ces gens. » Non. Le speaker parfait n’existe pas. Alors aujourd’hui je choisis d’être une speakeuse imparfaite. Je l’ai démontré, j’espère. Quand j’étais petite, mes parents m’ont dit : « Dans la vie, tu peux être tout ce que tu veux. » J’avais mal compris. Je croyais que j’avais seulement la possibilité de choisir parmi plein de choses. J’avais pas pris conscience que je pouvais être plein de choses, en même temps. On n’a pas besoin de choisir. Alors je termine en vous disant que c’est un vrai combat, de ne laisser personne nous mettre dans une case, mais c’est encore plus dur de ne pas nous y enfermer nous-mêmes.

Je peux être toutes les femmes. Je dois seulement déculpabiliser de n’être parfaitement aucune d’elles.

Merci. (Applaudissements).

Source: Youtube